14.10.2009
Buzz, élites et citoyen-média
Jean Sarkozy, Frédéric Mitterrand, Roman Polanski, Brice Hortefeux... En quelques semaines, 4 affaires ont explosé sur le net avant de faire la Une des médias.
Sans se prononcer sur le fond de toutes ces affaires, on peut y voir plusieurs traits commun :
- d'abord, des élites politiques ou intellectuelles qui ont du mal à comprendre ce qui leur arrive et expriment leur "sentiment d'injustice" ou leur "incompréhension".
- un divorce clair entre les positions défendues par ces mêmes "élites" et "l'homme de la rue", ce dernier assumant ce divorce au grand jour (ce qui est nouveau) sur les réseaux sociaux.
- des "élites" qui se serrent les coudes sans comprendre que leur posture n'est pas tenable.
- un buzz en ligne prolongé, qui refuse de respecter les "cessez-le-feu" décrétés par les élites ou médias traditionnels...
- in fine, aucune sortie par le haut. Le buzz est balayé par un autre buzz ou s'éteint progressivement. Il n'en reste plus rien si ce n'est le souvenir d'une "forte mobilisation en ligne"...
Qu'il me soit permis dès lors d'exprimer une inquiétude.
Oui, le temps du 20h est fini. Aujourd'hui, notre "temps de cerveau disponible" n'est plus aux (mots d')ordres de tel ou tel média, d'une grande figure de la presse s'exprimant dans une petit lucarne au sein de chaque foyer. Je ne sais pas pour vous, mais je ne regarde plus aussi souvent le 20h. Et quand je le regarde, je ne le regarde plus avec la même foi. Ma consommation média, ma façon de m'informer a changé. Aujourd'hui, dans la plupart des cas, ce sont des amis, des relations, des contacts via Facebook ou Twitter qui me signalent une info. Toutes les affaires ou faits divers mentionnés, je les ai suivi sur le net où l'actualité est omni-présente, un flux qui n'est plus maîtrisable, tout juste canalisable, et encore... Songez que nous sommes déjà 18% à utiliser les réseaux sociaux comme source d'information.
Donc, avant, il était possible de maquiller l'opinion publique, de maintenir le couvercle fermé... Pendant des années, je me suis dit cela par exemple à chaque fois que je voyais, les jours de grève RATP ou SNCF, des micro-trottoirs présentant dans des gares bondées des usagers patients, compréhensifs, heureux de voir un "mouvement sauvage de protestation des personnels déclenché sans préavis suite à une agression dans un train". Caricatural, certes, mais aujourd'hui de plus en plus difficile à reproduire.
Dernière affaire en date, la possible nomination à la tête de l'EPAD de Jean Sarkozy. Un emballement incroyable. En quelques heures, le buzz est lancé : pétitions, blagues, hashtags dédiés (#jeansarkozypartout)... Regardez les flux d'actualité de vos amis sur Facebook. Ils présentent tous un lien qui parle de cette affaire ! Et les médias, toujours à cavaler derrière l'info qui fait le buzz, d'entonner à leur tour la chanson, sûrs d'être sur le bon créneau avec un fort tirage à la clé (voir les chiffres de Libération aujourd'hui).
C'est donc une évolution. On ne peut plus maquiller l'opinion. Nos flux ne sont plus dissimulés, nos vies sont publiques et nos centre d'intérêts aussi. Ils sont partagés. Le citoyen-média que je suis devenu est la source d'information n°1 de ses amis et contacts puisque, dans un temps par nature limité d'information, ils consomment avant toute autre l'information que je leur recommande via ma page Facebook, mon Twitter, etc.
...Cependant, on peut passer outre. Comme je le remarquais en introduction de cette note, dans toutes les affaires citées précédemment, les mobilisations ou débats en ligne n'ont jamais abouti à quoi que ce soit. Un vieux réflexe des politiques qui savent que le temps leur appartient et qu'une actualité chassera l'autre. Qui sait user du storytelling ne craint pas ces mobilisations d'un jour, souvent virtuelles de surcroît, quand les politiques ne craignent que les déplacements physiques, notamment les jours de scrutin...
Alors, oui, on passe outre ou en force. Mais à terme, qui payera la facture de ce divorce consommé ? La France d'en-haut - de gauche comme de droite - aux prochaines élections ? Pas si sûr...
Cette réaction d'auto-défense des élites politiques ou intellectuelles risque bien de se retourner contre les citoyens eux-même. La famille Le Pen a rarement suscité un buzz positif ou à bon escient... Et voilà qu'elle l'initie, en prend le contrôle et probable bénéfice. Pardonnez-moi, mais quand Marine Le Pen montre le chemin (comme dans le cas Frédéric Mitterrand), je n'ai pas envie de le suivre bien longtemps.
Il n'est donc plus possible d'agir en douce, sous les lambris, de lâcher des petites blagues minables entre gens du même cercle, de défendre l'indéfendable pour sauver tel ou tel soldat de 1ère classe. Tout est public. Les mauvaises décisions comme les bonnes, les courageuses comme les lâches. Et les extrêmes ne boudent pas leur plaisir. Ils guettent... Devrons-nous attendre qu'ils récoltent leur moisson populiste pour réagir ?
Internet donne de nouveaux pouvoirs aux citoyens. Charge à eux de savoir faire la part entre l'info et le fait divers. Entre nous, la baisse du dollar, le gouffre de nos déficits ou le plan banlieue me paraissent revêtir beaucoup, beaucoup plus d'importance que toutes ces simagrées. Mais nous ne les partageons que rarement sur Dailymotion ou Youtube...
Alors il va nous falloir grandir collectivement, admettre que chacun d'entre nous a sa part d'ombre, apprendre qu'une société se construit aussi sur le droit à l'oubli, la rémission, la rédemption, le dépassement, le pardon (je ne parle pas de toutes les affaires précédentes, certaines mobilisations m'apparaissent fondées) - sauf à souhaiter vivre dans une société à l'anglo-saxonne où la moindre affaire de tromperie conjugale vaut démission et où le web a valeur de casier judiciaire numérique public ad vitam... N'en prenons-nous pas le chemin ?
Quant à nos élites politiques et intellectuelles, ces évolutions leur donnent aussi de nouvelles responsabilités. Il est temps qu'elles comprennent que lorsque passe-droits et privilèges sont exhibés en place publique, l'esprit de corps n'a plus de raison d'être car seule la norme est applicable. Qu'elles en tirent les leçons, s'approprient les codes et les respectent. Sinon, Marine Le Pen risque bien de devenir rédactrice en chef invitée permanente de nos chaînes individuelles et collectives d'information.
18:10 Publié dans Regard sur l'actualité | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
| Tags : jean sarkozy epad, #jeansarkozypartout, brice hortefeux, roman polanski, frédéric mitterrand |
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